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" La colle de Math "

" Point final "




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"Point final"



L'aiguille tourne, l'oeil rivé sur le cadran de ma montre. Plus qu'une poignée de secondes, à peine deux minutes tout au plus. La crispation des doigts, ceux qui s'accrochent désespérément à mon stylo plume, ceux qui tiennent en main mon avenir de jeune cadre dynamique aux succès fracassants, finit par m'arracher une sale grimace. Trois heures et cinquante-huit minutes se sont écoulées depuis la distribution des sujets. Silence de cathédrale et chape de plomb. Tête penchée et regard perdu entre les lignes. Tout le corps tourné vers l'unique objectif de pondre la plus belle copie qui soit. Reprise inexorable du compte-à-rebours. Les secondes s'écoulent sans sourciller avant le coup de sifflet final. Les soixante derniers petits coups secs pour finir en un cercle tout rond. Regard apeuré qui accompagne les deux aiguilles l'une sur l'autre, à la verticale. Midi. Détestable impression de jouer le porteur du message codé dans Mission Impossible : après l'écoute des instructions, le paquet explose toujours. Comme à chaque fin d'examen, il n'y a aucun arrêt de jeu. Les surveillants appliquent le règlement à la lettre. Pas de temps additionnel. Je les déteste. Comment ont-ils pu oublier leur piteux stress d'étudiants ? Cet instant fatidique pour celui qui sait être finalement passé à côté du sujet, juste avant de rendre copie. Cette boule dans le ventre, cette envie de vomir sans retenue dans une flaque de « tout ça pour ça »… Impossible. Ils le gardent secrètement en eux, bien planqué sous l'escalier, vers la cave de leurs souvenirs inavouables. Ils se vengent à coup sûr. Pour le plaisir sadique de retrouver dans les yeux de ceux qu'ils surveillent aujourd'hui leur détresse d'antan. La sonnerie du lycée lâche son ultime son de cloche. Hoquet strident annonçant la fin de la joute pour les uns, le début du gueuleton pour les autres. Ils nous gueulent dessus comme des fauves affamés. Tolérance zéro. C'est terminé ! J'accélère l'écriture comme si ma vie en dépendait. Elle tremble, se cabre, mais ne cède pas. Posez vos stylos immédiatement ! Pas une minute de plus ne m'est offerte. Qu'ils me prennent en otage, je saisirai la chance d'ajouter LA phrase, celle qui donnera définitivement toute leur substance à mes huit pages de dissertation, celle qui transformera ma copie anodine en un devoir exceptionnel. Je l'imagine déjà en référence dans les futurs manuels d'épreuves corrigées. C'est fini, vous n'y changerez rien ! Qu'ils me laissent encore un instant plisser le front, froncer les sourcils, le temps de désagréger mon stylo plume pour écrire ces dix derniers mots. Ceux de l'espoir. Noir sur blanc. Nom d'un chien, ta gueule. Leur chef n'est plus qu'à trois rangées de moi, il aboie. Salive aux babines et frétillements de queue. Méthodiquement, il arrache un à un le Graal à mes acolytes. Les jeux sont faits Mademoiselle. Certains le supplient, d'autres s'écroulent épuisés. Désarticulés et bras ballants, le stylo au bout des doigts. Une goutte d'encre à terre. Puis une autre. Splash. Et encore une. Tâches de sang bleu nuit au goût amer. Suicide collectif pour n'avoir pu se donner goutte à goutte au papier. Un oeil sur ma gauche, l'allée est déjà presque déserte, bientôt nettoyée au Kärcher. Un vrai travail de professionnels, le souci de ne laisser aucune trace pour les suivants. J'entends les autres fêter la fin de toute cette mascarade depuis le couloir. Un oeil à droite, ils restent encore avec moi quelques forcenés des dernières secondes. Il y a ceux qui traquent avec une terrible détermination l'erreur de date, la faute de sens. Tentation tyrannique de se corriger pour mieux se sauver. Il y a ceux, comme moi, qui couchent une ligne de plus pour la satisfaction du travail accompli. Pour une idée en moins. Mirage absolu. Le temps manque toujours, surtout aux cancres qui espèrent incognito un dernier recours pour une rédemption aux concours. Monsieur, n'aggravez pas votre cas. Il est planté là juste devant moi. Mes yeux se fixent dans un brouillard épais sur le ceinturon de son jean. Chronique d'une sortie de route annoncée. Rendez votre copie. Il me tend sa main, il est sans tête. La boucle est bouclée. J'ouvre les bras, les pose sans bruit sur les bords extérieurs de ma petite table d'examen. Il aspire ma copie d'un geste mécanique. Je suis un nain vidé de ses forces après le ramassage des ordures. Mademoiselle ! Elle déjà si loin, partie dans une crise d'épilepsie, aussi loin que sa feuille d'examen l'a rongée. Bonne nouvelle, demain je ne reviens pas me plier en quatre sur cette table. Plus de copies, plus de sujets. Plus de pommes ni de barres de céréales pour niquer le coup de barre. C'est fini, j'ai posé mon stylo.