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"La colle de Math"



- Bonsoir.
- Bonsoir. Tenez, votre exercice.
- Merci. Je me mets où au tableau ? Je peux choisir ?
- Comme vous voulez. A gauche, au centre, ou à droite.
Bizarrement, c'est à chaque fois mon instant favori de cette heure de colle. Un brin de folie qui ne dure que quelques secondes, mais où je réussis systématiquement à introduire les ombres de Léon Blum et de Gaulle. Au centre, je cherche toujours une tête... Le prof n'a jamais pigé. Vous me direz que cette idée est ridicule. Peut-être. Mais se faire coller en math en étant à droite m'est toujours apparu beaucoup plus drôle qu'en étant à gauche... Mes deux acolytes du soir entament tout juste leur premier exercice. L'un, situé à gauche face au tableau, semble regarder ses Nike à travers sa feuille, sûrement transporté d'émotions à la lecture des quatre lignes. L'autre, se blanchit déjà la chemise de craie. L'inspiration des intégrales le transcende à coup sûr. La colle de math vous réserve toujours une surprise ; ce soir elle nous la joue quasi-orgasmique pour la tête-bien-faite placée au centre. Première mise en pratique des choses enseignées lors de ces quelques semaines de cours : il faut agir rapidement lors de circonstances imprévues et non maîtrisées. Je termine de lire l'énoncé de mon supplice, et voilà que mon voisin du centre a déjà presque occupé tout son espace. Ni une ni deux. J'attrape une craie et trace une ligne de séparation entre sa réponse et ma non-réponse. L'astuce reste simple : grand seigneur, je l'ai largement avantagé dans la découpe de la surface disponible au tableau. Le prof d'histoire nous a refait le monde à Yalta. J'ai emprunté le cigare de Churchill et tracé ma propre frontière des math : moins d'espace = moins de problèmes. Note : n'allez pas le répéter aux Israéliens et Palestiniens, ils ne seront pas d'accord, quoiqu'il arrive. L'heure tourne et je suis toujours vierge de toute réponse. La gauche s'empêtre dans une tentative de réponse mais décide finalement d'effacer la formule. La brosse s'anime avec une lenteur calculée, les oreilles se tirent en arrière, à l'écoute d'une parole salvatrice du style " Attendez, continuez dans ce sens pour voir ce que ça donne ! ". Mais non, rien n'y fait. Aucun bruit n'est venu perturber la concentration du centre. Le centre entame son troisième exercice. Son espace s'apparente maintenant à un champ de bataille. Envie de le désintégrer d'un coup de craie. Luke Skywalker, donne-moi la force. J'avoue quand même que ce type m'impressionne. S'il se donne autant avec sa copine qu'avec les intégrales, elle doit voir les étoiles de vraiment très près. Pas de panique. Avec un peu de chance, elle vient de traduire vingt mots d'anglais consécutifs sans erreur sur une liste de trois cents possibles. Avec beaucoup plus d'élégance, elle a aussi peut-être enfilé vingt mots supplémentaires traduits cette fois en sens inverse. Le grand chelem ! La colle d'anglais a également ses attributs jouissifs. Je sens que l'internat va jouer la mixité cette nuit... Plus qu'un quart d'heure. à mon actif : deux questions posées au prof de math. La première en trompe l'œil. Il me semble pourtant qu'il manque bel et bien une info pour comprendre sans ambiguïté le pourquoi de cet exercice. Le doute s'est installé pendant une éternité de quelques secondes. Puis le verdict est tombé, sans appel : " Non, tout est là, continuez ". La seconde question est d'ordre plus technique. Mieux vaut ne pas rentrer dans les détails maintenant, je finirai hors sujet. C'est terminé. L'heure de colle s'est écoulée. Honnêtement, j'aurais pu compter chaque grain de sable qui s'est écoulé tout au long de ces soixante minutes. J'avoue, j'ai abdiqué en traître, avant même d'avoir essayé. Comment voulez-vous travailler sur les intégrales avec des intervalles de " moins l'infini " à " plus l'infini " sur un mètre de large à peine ? L'infini est réduit à pas grand chose. Moralité de l'histoire : la gauche a donné le change au premier tour, puis s'est minablement écroulée au second. Le centre a terminé avec une écrasante majorité de bonnes réponses, un sourire d'homme politique satisfait pendu aux lèvres. J'ai fait perdre la droite ce soir. Profondément déçu, si si. Promis, je ferai mieux la semaine procaine sur les logarithmes. Mais l'essentiel n'est pas là. Le prof de math doit se douter que tous les efforts n'ont pas vraiment été fournis. L'essentiel est de ne pas avoir plié, d'être resté calme sans pouvoir donner les réponses. Colle après colle, on améliore le blindage. On vérifie les moindres fuites pour assurer l'étanchéité des têtes-bien-faites. Une fois la période d'essai validée, les premières notes-sanctions tombées, les timides tentatives de résistance annihilées, l'objectif est simple : les lofteurs doivent prendre la forme du moule. Certains le font vite et sans complexe. Applaudissons des douze mains. D'autres doivent apprendre l'art délicat des contorsionnistes. Ils souhaiteraient plus de temps. Mais la règle " numéro un " demeure implacable : le système ne vous donne pas de temps et vous faites avec ce qu'on vous donne. Des questions ?
- Attendez, ne partez pas. Je vous en prie, rasseyez-vous. Dites-moi, nous nous sommes déjà croisés combien de fois en colle depuis le début de l'année ?
- Si je compte bien, c'est la quatrième fois ce soir.
- C'est bien ce qu'il me semblait. Ça se passe bien pour vous dans l'ensemble ?
- Ça va.
- Rappelez-moi, d'où venez-vous ?
- Un minuscule village gaulois, en Normandie. Les Romains ont été remplacés par quelques cars de touristes envahisseurs les dimanches. Version troisième âge.
- Vous ne vous sentez pas trop loin de vos parents ?
- Non.
Mais où veut-il en venir à la fin ? Séance imprévue de psychanalyse ou test définitif pour passer le cap des deux mois de présence dans le Loft de cette prépa ?
- Vous savez à qui vous me faites penser ?
- Pas vraiment. Dites toujours pour voir.
- à un dandy. Vous semblez prendre les événements et les choses avec légèreté, finesse, mais aussi attention.
Silence interloqué. L'option " approche caractérisée en vue de la gay pride " ne tient pas la route un instant. Je supprime cette option sur-le-champ. Une nouvelle fois, il faudra penser à vider la corbeille et tous les fichiers compromettants qu'elle contient. Il enchaîne, passé soudainement maître du cliquer/glisser avec la souris, pour me sortir un copier/coller de sa première remarque :
- Vous semblez faire preuve de maturité, mais vous gaspillez inutilement votre énergie. Sachez utiliser au mieux ce potentiel, car pour l'instant il ne s'exprime pas vraiment.
Silence bis. Attend-il une réponse ? Potentiel. Potentiel ? Dans la famille des mots galvaudés, je voudrais le fils ! Deux mots résonnent : potence, ciel. Parfois, la première peut servir pour monter au second. Il a peut-être raison ; je suis sûrement en train de devenir un dandy impotent.


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